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17 août 2007

Une identité plurielle irréductible : (I) linguistique, partie 2 – Des noms, des noms !

Le terme quechua ayahuasca n'a pas toujours occupé le devant de la scène en Occident, loin s'en faut. Durant un demi-siècle, du milieu des années vingt à celui des années soixante-dix, c'est le nom tukano yajé [jaχe] [ya-hé] - également orthographié yagé - qui fut le plus usité (Rouhier 1924 ; Barriga Villalba 1925/1926 ; Clinquart 1926 ; Lewin 1927 ; Perrot & Raymond-Hamet 1927 ; Michiels 1928 ; Reichel-Dolmatoff 1970 ; Harner 1973 ; C. Naranjo 1973 ; Weil 1974) ; et le terme tupi caapi [kaːpi] qui constitua son plus sérieux challenger dans les années 1920-1930 (par ex. : Rusby 1923 ; Chen & Chen 1939).

La raison principale de ce progressif changement d'appellation dominante en Occident tient certainement au déplacement du « centre de gravité » des recherches et enquêtes, dont la qualité ou la nouveauté ont assuré leur notoriété, de la Colombie vers le Pérou et, dans une moindre mesure, vers l'Équateur (P. Naranjo 1969, 1979). Autrement dit de régions où le terme tukano yajé est le plus fréquemment rencontré (bassins des rivières Caquetá et Putumayo ; cours moyens des rivières Vaupés et Apaporis,) à d'autres où prédomine celui d'ayahuasca (par ex. : zones urbaines d'Iquitos, Pucallpa et Tarapoto, cours moyens et inférieurs des rivières Ucayali et Huallaga). Pour résumer les choses de manière un peu abrupte, le règne de « yajé » s'achève avec les publications phares de l'ethnologue colombien d'origine autrichienne Gerardo Reichel-Dolmatoff (1972/1974, 1975) sur les Indiens tukano du Vaupés tandis que s'affirme celui d'« ayahuasca » avec l'édition des enquêtes de l'anthropologue américaine Marlene Dobkin de Rios (1970, 1972/1984, 1973) sur des guérisseurs métis de Belén, la partie basse et pauvre d'Iquitos.

Un glissement identique et parallèle s'observe en dehors de la littérature académique avec des textes grand public très largement diffusés : du yajé colombien des premières Yage Letters de William Burroughs (Burroughs & Ginsberg 2006), initialement publiées en 1963, on passe en 1971 à l'ayahuasca avec Wizard of the Upper Amazon [Sorcier de la Haute-Amazonie], l'autobiographie du guérisseur péruvien Manuel Córdova-Ríos narrée par Bruce Lamb (1971/1996). L'attractivité des pratiques métisses, à bien des points de vue plus accessibles aux Occidentaux, ainsi que la dégradation de la situation sécuritaire dans plusieurs des territoires colombiens susmentionnés y sont assurément pour beaucoup.


Ayahuasca, yajé et caapi sont ainsi devenues des appellations véhiculaires d'emploi quasi universel pour désigner des variétés de la liane Banisteriopsis caapi (Spruce ex Griseb.) Morton et les infusions dont B. caapi est la base, l'ingrédient unique, principal ou premier. Maintenant, il existe aussi quantité de noms vernaculaires pour B. caapi (et les quelques autres espèces de lianes du genre Banisteriopsis utilisées ça et là), classée dans la famille des Malpighiaceae. Cette profusion linguistique reflète bien l'exceptionnelle ethnodiversité de l'aire géographique où ont été recensées des pratiques indigènes de l'ayahuasca, c'est à dire la partie occidentale de ce qu'il est convenu d'appeler la Grande Amazonie, à laquelle s'ajoutent des zones de forêt tropicale disséminées le long du littoral pacifique, de l'Équateur au Panama.

La recension la plus complète et la plus fiable des noms vernaculaires de la liane est, à ma connaissance et à ce jour, celle effectuée par l'anthropologue Luis Eduardo Luna pour sa thèse, Vegetalismo, publiée en 1986. Luna (1986 : 171-173) a ainsi répertorié 42 noms, sans toutefois chercher à bien distinguer 1) les noms attribués à la liane de ceux attribués aux infusions lorsque ces distinctions existent (par exemple, d'après l'anthropologue Barbara Keinfenheim [1999] les Cashinahua qualifient au moins trois variétés de liane B. caapi à partir du vocable huni, dont le sens littéral est « homme » [shawan huni, baka huni et shane huni], mais nomment l'infusion qu'ils préparent avec en y ajoutant des feuilles de kawa [Psychotria viridis R. & P.] nishi pae, littéralement « sous l'effet ou l'emprise de la liane ») et 2) les noms en langues vernaculaires, indigènes, de ceux, plus véhiculaires, apparus avec les pratiques syncrétiques au Brésil, tels que cipó (un terme générique pour les lianes ; Araújo 2004 [en portugais, .pdf], par ex.), jagube (dans la tradition du santo daime et de la barquinha ; Rose 2006 [en portugais, .pdf], par ex.) et mariri (União do Vegetal ; Andrade 1995 [en portugais, .pdf], par ex.).

Cela peut générer une certaine confusion, par exemple lorsqu'il mentionne trois noms vernaculaires très différents chez les Piro sans qu'il soit possible de déterminer de quoi il s'agit précisément. Ainsi le terme wampi, dont il nous dit que d'après une communication personnelle de l'anthropologue amazoniste Peter Gow il désigne « un type d'ayahuasca utilisé par les Machiguenga et les Piro » [p. 173], ce terme donc possède une ressemblance phonétique frappante avec celui de wampís [d'après Wampís ou Huambisa, le nom d'un groupe parlant une langue jivaro], fréquemment employé dans la région d'Iquitos pour désigner Diplopterys cabrerana (Cuatrec.) Gates (notes de terrain personnelles, 2005), une autre Malpighiaceae, lianescente, naguère rangée dans le genre Banisteriopsis, fréquemment ajoutée à la liane B. caapi dans cette dernière région.

Afin de réduire la confusion qui peut régner autour de la liste de Luna (et des quelques autres, encore moins précises, que l'on peut rencontrer dans la littérature et sur le Web) tout en rendant hommage aux Amérindiens par qui la connaissance de l'ayahuasca nous est parvenue, voici une liste, en chantier, de noms vernaculaires qui désignent avant tout la liane B. caapi, éventuellement de façon générique lorque plusieurs types sont distingués (noms marqués d'une astérisque), et secondairement, voire pas du tout dans certains cas, les infusions préparées avec :

Noms vernaculaires attribués à la liane Banisteriopsis caapi (Spruce ex Griseb.) Morton


Nom (groupe/s ethnique/s ; famille linguistique ; localisation [par pays, par ordre démographique décroissant si plusieurs] ; référence [si absent de Luna 1986])


Dápa (Wounaan ; choco ; Panama, Colombie)

Datem (Awajún [syn. Aguaruna] ; jivaro ; Pérou, Équateur ; Taish Maanchi 2001 [thèse de sciences de l'éducation, en espagnol, .pdf])

Huni* (Cashinahua ; pano ; Pérou, Brésil ; Keifenheim 1999)

Inunii (Urarina ; urarina ; Pérou ; Dean 1994)

Jono pase (Ese Ejja ; tacana ; Bolivie, Pérou ; Desmarchelier et al. 1996)

Kamarampi (Asháninka, Ashéninka, Machiguenga ; arawak ; Pérou, Brésil) ou kamalampi (Manchineri [Brésil ; Virtanen 2007 [thèse d'anthropologie, en anglais, .pdf], Piro ; arawak ; Pérou, Brésil)

Mii ou miiyabu (Huaorani ; waorani ; Équateur. NB : si B. caapi a fait son aparition chez les Huaorani, traditionnellement ils utilisent Banisteriopsis muricata [Cav.] Cuatrec., seule [Miller-Weisberger 2000])

Natem ou natema (Achuar, Shiwiar, Shuar, Wampís [syn. Huambisa] ; jivaro ; Équateur, Pérou)

Nepi (Tsachila [syn. Colorado] ; barbaco ; Équateur)

Oni* ou nishi oni (Shipibo-Conibo ; pano ; Pérou)

Oofa (Cofán ; chibcha ; Équateur, Colombie)

Pildé (Embera ; choco ; Colombie, Panama)

Ramanujú (Yagua ; peba-yagua ; Pérou)

Shori (Yaminahua ; pano ; Pérou, Brésil, Bolivie), shuri (Sharanahua ; pano ; Pérou, Brésil) ou shuuri (Yora ; pano ; Pérou, Brésil ; Tello s.d. [en espagnol])

Tsipu (Culina ; arawa ; Brésil, Pérou)

Tuhuipe (Piaroa ; saliva ; Vénézuela, Colombie ; Rodd 2002)

Uipa (Guahibo ; guahibo ; Colombie, Vénézuela)

Unao (Huitoto ; witoto ; Colombie, Pérou ; Echeverri 1997 [thèse d'anthropologie, en anglais, .pdf])

Zoroopzi (Candoshi ; candoshi [.pdf] ; Pérou ; Surrallés 2003).



Bien entendu, commentaires, suggestions et propositions des savants lecteurs de ce blog sont les bienvenus !



Références papier

Barriga Villalba A.M. ([1925] 1926). « Un nouvel alcaloïde : la yagéine ». In : Rouhier A., « Documents pour servir à l'étude du yagé. I ». Bulletin des Sciences Pharmacologiques, 33 : 252-256 (trad. de : 1925. Un nuevo alcaloide. Boletin de la Sociedad Colombiana de Ciencias Naturales, 14 : 31-36).

Burroughs William & Ginsberg Allen ([1963] 2006). The Yage Letters Redux. San Francisco : City Lights (orig. : 1963. The Yage Letters . Même éditeur. Dernière éd. fr. : 1997. Lettres du Yage. Paris : Mille et une nuits).

Chen A.L. & Chen K.K. (1939). « Harmine, the alkaloid of caapi ». Quarterly Journal of Pharmacy and Pharmacology, 12 : 30-38.

Clinquart Edouard (1926). « Contribution à l'étude de la liane yagé et de son alcaloïde ». Journal de Pharmacie de Belgique, 8 : 671-674.

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Desmarchelier C., Gurni A., Ciccia G. & Giuletti A.M. (1996). « Ritual and medicinal plants of the Ese'ejas of the Amazonian rainforest (Madre de Dios, Perú) ». Journal of Ethnopharmacology, 52 : 45-51 (résumé en anglais).

Dobkin De Rios Marlene (1970). « Banisteriopsis in witchcraft and healing activities in Iquitos, Peru ». Economic Botany, 24/3 : 296-300.

Dobkin De Rios Marlene ([1972] 1984). Visionary Vine: Hallucinogenic Healing in the Peruvian Amazon, réimpr. Prospect Heights : Waveland Press (orig. : 1972. San Francisco : Chandler Publishing Co).

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Surrallés Alexandre (2003). Au cœur du sens : perception, affectivité, action chez les Candoshi. Paris : CNRS Éditions/Éditions de la Maison des sciences de l'homme.

Weil Andrew (1974). « In the land of yagé ». Journal of Altered States of Consciousness, 1 : 125-143.

1 commentaire:

pizza jump patatoes a dit…

Hihi,je pensais que tu avais laissé tombé ton blog, je suis bien content de voir que j'étais en tort (^_^)

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