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10 septembre 2006

Une identité plurielle irréductible : (I) linguistique, partie 1 - Ayahuasca

Bien des aspects de l'ayahuasca sont déconcertants pour l'esprit occidental habitué à ce que la connaissance, en particulier savante ou scientifique, filtre, distille et encapsule le flux tsunamique du réel dans des objets aux contours plutôt nets et à l'identité de préférence bien propre.

Transcriptible en [ajawaska] dans l'alphabet de l'association phonétique internationale (IPA), ayahuasca est aujourd'hui le nom le plus répandu de l'objet et phénomène auquel ce blog est consacré. Premier indice de l'irréductible variabilité de cet objet, son orthographe même n'est pas formellement stabilisée et quelques variantes orthographiques, minoritaires, se rencontrent ici et là : hayawaska (Tessmann 1930 : 242), ayawasca (Schultes 1957, cité in Friedberg 1965 : 765), ayahoasca (Pomilio et al. 1999), ou encore ayawaska (Deshayes 2002). Pour ma part je m'en tiendrai à la graphie que l'usage a rendue majoritaire, depuis les écrits du jésuite Pablo Maroni, remontant au xviiie siècle (Maroni 1738/1988 : 172), jusqu'à nos jours (par ex. : McKenna 2005 ; Labate & Sena Araújo 2004 ; Riba 2003 ; Shanon 2002).


Ayahuasca vient du quechua, une langue dite agglutinante (comme le basque ou le turc) qui fut la langue officielle de l'empire inca (mais lui préexistait), et dont différentes variantes dialectales sont encore parlées par six à sept millions de locuteurs, indigènes pour la plupart, en Amérique du Sud (principalement au Pérou, en Équateur et en Bolivie).

Il s'agit d'un mot composé, illustrant bien ce caractère agglutinant de la langue. Il est formé à partir du mot huasca [waska], dont tout le monde convient qu'il signifie « corde » et sert également à nommer les lianes (Del Castillo 1963 ; Friedberg 1965 ; Naranjo 1983 : 93 ; Luna 1986 : 171). À ce terme principal (puisqu'il est placé en dernier) est collé un autre mot, pour lequel deux versions concurrentes existent, l'une courante (1), et l'autre peu fréquente et plus controversée (2) :

1) la plus répandue et la mieux acceptée (mêmes références) est qu'il s'agit du substantif aya [aja] qui le plus souvent signifie mort, défunt, voire cadavre. Ainsi ayapampa, où pampa veut dire étendue de terre plate, se traduit par « cimetière ». Par extension aya peut servir à désigner les esprits des morts. Des traductions possibles d'ayahuasca sont alors « liane des morts » ou « liane des esprits ». Toutefois, d'après Gayle « sachahambi » Highpine, une spécialiste de la langue quechua qui partage son temps entre une communauté napo runa (Haute Amazonie, Équateur) et les États-Unis, ces traductions seraient dérivées du quechua des hautes terres andines où aya reçoit bien le sens de mort mais où l'ayahuasca est à peu près inconnue et ne fait en tout cas pas partie de la culture traditionnelle locale. En revanche, parmi des groupes indiens quechuophones de la sylve amazonienne pratiquant l'ayahuasca, comme les Napo Runa (qui parlent un dialecte quechua probablement très ancien), aya n'est pas employé pour parler des morts mais reçoit uniquement le sens d'esprit ou d'âme. Une traduction qui, c'est le cas de le dire, vient alors à l'esprit est « liane de l'esprit » ou « liane de l'âme ». En se basant sur son travail de linguiste et son expérience de l'ayahuasca chez les Napo Runa, Gayle Highpine a toutefois proposé une traduction quelque peu différente et pour le moins originale : « liane avec une âme » (sachahambi 2004).

2) La seconde version, que l'on rencontre très rarement, a été avancée en 1930 par l'anthropologue allemand Günther Tessmann : il s'agirait non pas du substantif aya mais du qualificatif hayaj auquel il prête la signification « amer ». Ayahuasca se traduirait alors par « liane amère » (Tessmann 1930 : 242). Cela a été fortement mis en doute par la suite, notamment par l'anthropologue française Claudine Friedberg (1965 : 591) pour qui « ce sens n'est donné par aucun dictionnaire ». On trouve toutefois bien le terme haya, avec cette signification d'amer (en plus de piquant, épicé), dans le remarquable vocabulaire quechua de runasimi.de et l'ethnobotaniste français Jacques Tournon, qui s'est spécialisé dans l'étude des connaissances ethnobotaniques de groupes de langue pano en Amazonie péruvienne, considère cette traduction comme valable (Tournon 2005 : communication personnelle).


Pour la bonne bouche, il existe une troisième traduction, ou plus exactement une série de traductions, récente, déclinée autour du substantif « vin », issue de et ayant circulé dans le milieu des experts pharmacologues et toxicologues français : « vin de l'esprit » (traduction de Inaba & Cohen [1993] par le Pr Georges Lagier [1997] ; Pépin et al. 2000), « vin de l'âme, vin des visions » (Villier & Mallaret 1999). Jusqu'à un organisme public de référence, l'Observatoire français des drogues et des toxicomanies, qui a en offert de nouvelles variantes dans une de ses récentes publications (note SINTES 2004) : « vin des morts », « vin des esprits ». L'origine de ces joliment trompeuses appellations non contrôlées n'est manifestement pas à chercher du côté du quechua mais bien plutôt de... l'anglais. De fait, il s'agit à l'évidence d'une grosse méprise sur les traductions anglaises, qui comportent généralement le substantif vine, comme par exemple la Visionary Vine [La Liane visionnaire] de Marlene Dobkin de Rios (1984) ou la Vine of the Soul [La Liane de l'âme] de Richard Evans Schultes et Robert Raffauf (1992) : le faux ami vine a été traduit par « vin » alors que la seule traduction acceptable dans ce contexte est celle de « liane ou plante grimpante nécessitant un support », donnée par tous les bons dictionnaires (tel le Merriam-Webster en ligne ; bien entendu le mot anglais qui se traduit par « vin » est wine et non pas vine).


À ces incertitudes sur les traductions possibles du mot ayahuasca s'ajoute la pluralité de ce qu'ayahuasca peut désigner, la diversité de ses signifiés et référents. Car si ayahuasca désigne d'abord une liane précise en quechua (dont l'identité botaniqe est Banisteriopsis caapi Spruce [ex Grisebach] Morton), le terme est également fréquemment employé pour désigner une infusion dont cette liane est toujours la base, mais qui est le plus souvent préparée avec une ou plusieurs autres plantes additionnelles. Un autre volet de cette identité plurielle...



Références papier

Del Castillo Gabriel S. (1963). « La ayahuasca, la planta mágica de la Amazonía. El ayahuasquismo ». Perú Indígena, 10 : 88-98.

Dobkin De Rios Marlene (1984). Visionary Vine: Hallucinogenic Healing in the Peruvian Amazon, 2e éd. Prospect Heights : Waveland Press.

Friedberg Claudine (1965). « Des Banisteriopsis utilisés comme drogue en Amérique du Sud. Essai d'étude critique ». Journal d'Agriculture Tropicale et de Botanique Appliquée, 12·: 403-437, 550-594, 729-780.

Inaba D.S. & Cohen W.E. (1997). Excitants, calmants, hallucinogènes. Effets physiques et mentaux des drogues et autres produits actifs sur le psychisme. Padova : Piccin. (Traduit par le Pr Georges Lagier de : 1993. Uppers, Downers, All Arounders: Physical and Mental Effects of Psychoactive Drugs, 2nd ed. Ashland : CNS Productions).

Labate Beatriz Caiuby & Araújo Wladimyr Sena (Orgs.) (2004). O uso ritual da ayahuasca, 2e éd. Campinas : Mercado de Letras.

Luna Luis Eduardo (1986). Vegetalismo: Shamanism among the Mestizo Population of the Peruvian Amazon, Stockholm Studies in Comparative Religion, 27. Stockholm : Almqvist & Wiksell International.

Maroni Pablo ([1738] 1988). Noticias autenticas del famoso río Marañon y misión apostólica de la Compañía de Jesús de la Provincia de Quito en los dilatados bosques de dicho río, escribíalas por los años de 1738 un misionero de la misma Compañía. Iquitos : IIAP-CETA.

McKenna Dennis J. (2005). « Ayahuasca and human destiny ». Journal of Psychoactive Drugs, 37 : 231-234.

Naranjo Plutarco (1983). Ayahuasca. Ethnomedicina y mitología, 2e éd. Quito·: Libri Mundi.

Pépin Gilbert et al. (2000). « Un nouvel hallucinogène en Europe·: l'ayahuasca ou vin de l'esprit ». Journal de Médecine Légale Droit Médical, 43 : 666-675.

Pomilio Alicia B.et al. (1999). « Ayahoasca: An experimental psychosis that mirrors the transmethylation hypothesis of schizophrenia ». Journal of Ethnopharmacology, 65 : 29-51.

Schultes Richard Evans & Raffauf Robert F. (1992). Vine of the Soul: Medicine Men, their Plants and Rituals in the Colombian Amazonia. Oracle·: Synergetic Press.

Shanon Benny (2002). The Antipodes of the Mind: Charting the Phenomenology of the Ayahuasca Experience. New York : Oxford University Press.

Tessmann Günther (1930). Die Indianer Nordost-Perus. Grundlegende Forschungen für eine systematische Kulturkunde, Veröffentlichung der Harvey-Bassler-Stiftung. Hamburg : Friederichsen, de Gruyter & Co.

2 commentaires:

SeTyR a dit…

Salut !

je compte suivre ton blog avec assiduité .. et te souhaite bon courage, le sujet est vaste :)

SeTyR

veio a dit…

A forma catedrática habitual e científica de pesquisa da "Hoasca"não sabe 10% a respeito.Para quem saber mesmo recomendo a U D V ou conversar com as tribos Incas que fugiram de 'Pizarro" e vivem hoje próximo da Rio Branco,Acre no Brasil.
Grato.

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